Bloc-Notes de BHL
Lundi matin (16/5/2011)
Je ne sais pas ce qui s’est réellement passé, avant-hier, samedi, dans la chambre du désormais fameux hôtel Sofitel de New-York.
Je ne sais pas non plus ce qu’il s’y est passé.
Je ne sais pas – personne ne sait puisque rien n’a filtré des déclarations de l’intéressé – si Dominique Strauss-Kahn s’y est rendu coupable des faits qui lui sont reprochés ou s’il était, à cette heure-là, en train de déjeuner avec sa fille.
Je ne sais pas non plus. Ne pas savoir ne signifie pas évidemment qu’il faut faire confiance à celui qui prétend savoir, le juge, mais donnons lui une chance de nous exposer sa vision des faits avec les arguments qu’il a en sa possession.
Je ne sais pas – mais cela, en revanche, il serait bon que l’on puisse le savoir sans tarder – comment une femme de chambre aurait pu s’introduire seule, contrairement aux usages qui, dans la plupart des grands hôtels new-yorkais, prévoient des « brigades de ménage » composées de deux personnes, dans la chambre d’un des personnages les plus surveillés de la planète.
Je ne sais pas comment fonctionne l’entretien de l’hôtel Sofitel cité par l’accusation mais il ne me semble pas impossible qu’il n’y ait qu’une seule personne qui pénètre dans une chambre. Toutes les suppositions sont possibles comme le manque de personnel, un besoin à satisfaire d’une collègue, une consigne du responsable, ou même l’étourderie, ou bien encore une volonté délibérée de provoquer un incident. Je ne sais pas.
Et je veux pas non plus entrer dans les considérations de basse psychologie – comme on dit basse police – qui, prétendant pénétrer dans la tête de l’intéressé et observant, par exemple, que le numéro de la fameuse chambre (2806) correspondait à la date (28.06) de l’ouverture des primaires socialistes dont il est l’incontestable favori, concluent à un acte manqué, un lapsus suicidaire, patati, patata.
Je ne veux pas non plus entrer dans des considérations numérologiques aux implications douteuses sur un comportement qui pourrait alors être assimilé à une injonction occulte qui voudrait entraîner une diminution de responsabilité dans un acte quel qu’il soit. Déjà de trop nombreux criminels invoquent l’obéissance à une hiérarchie et la peur de représailles pour se couvrir de l’impunité.
Ce que je sais c’est que rien au monde n’autorise à ce qu’un homme soit ainsi jeté aux chiens.
Je suis d’accord s’il s’agit des « chiens spectateurs ». Ici commence le difficile établissement des frontières entre un homme et ce qui l’entoure, qui plus est si cet homme est une célébrité qui occupe une grande place dans ce qui l’entoure. En premier, j’avoue avoir regardé le reportage sur cet événement. En second j’avoue l’avoir regardé sur une chaîne de télévision d’information en continu, et là la frontière s’est déplacée depuis quelques années avec des images en boucle pour combler les vides et combler les voyeurs qui sont les clients potentiels des publicitaires. Tertio j’avoue ne pas avoir été ému car à ce stade rien n’est su, et encore moins la réalité des vérités. Parole contre parole dans un endroit clos sans témoin, voilà le fait. J’avoue alors qu’il ne peut y avoir de traitement équitable entre accusé et accusateur, et que donc il faut s’en remettre à un procureur dans le cas américain pour déterminer la marche à suivre.
Ce que je sais c’est que rien, aucun soupçon, car je rappelle que l’on ne parle, à l’heure où j’écris ces lignes, que de soupçons, ne permet que le monde entier soit invité à se repaître, ce matin, du spectacle de sa silhouette menottée, brouillée par 30 heures de garde à vue, encore fière.
Je sais que je suis d’accord sur l’inconnaissance de la réalité quand bien même elle se composerait des vérités de chaque acteur de cet événement et donc qu’il ne s’agit que de soupçons. Pourtant l’idée même qu’il s’agisse de soupçons naît de la possibilité de ce qui est reproché, à savoir de comportements que l’éthique n’admettrait pas dans nos sociétés. On ne peut soupçonner un koala d’avoir agressé sexuellement un tatou.
Ce que je sais c’est que rien, aucune loi au monde, ne devrait permettre qu’une autre femme, sa femme, admirable d’amour et de courage, soit, elle aussi, exposée aux salaceries d’une Opinion ivre de storytelling et d’on ne sait quelle obscure vengeance.
Je sais que la raison nous guide à séparer les acteurs d’un drame de leur entourage innocent de ce drame. Il est donc convenu que toute qualité de l’entourage n’a point sa place dans la défense des acteurs d’un drame. L’entourage n’a pas à subir les quolibets, critiques et autres pamphlets sur le simple fait de vivre dans l’entourage d’un acteur de l’événement. Au contraire, les qualités d’un entourage sont autant de cernes qui risquent de mettre en évidence et d’accentuer la gravité de l’événement comme un contraste ou un cerne en peinture.
Et ce que je sais, encore, c’est que le Strauss-Kahn que je connais, le Strauss-Kahn dont je suis l’ami depuis vingt cinq ans et dont je resterai l’ami, ne ressemble pas au monstre, à la bête insatiable et maléfique, à l’homme des cavernes, que l’on nous décrit désormais un peu partout : séducteur, sûrement ; charmeur, ami des femmes et, d’abord, de la sienne, naturellement ; mais ce personnage brutal et violent, cet animal sauvage, ce primate, bien évidemment non, c’est absurde.
Je m’inscris en vrai dans vos propos bien que je ne sois pas l’ami de M. Strauss-Khan sauf pour le dernier mot : absurde. L’absurde serait de ne s’attacher qu’aux sentiments d’une amitié en écartant toute possibilité d’une réalité autre que celle que l’on connaît pour ce qui est du passé. Tout évolue, en bien ou en mal, et rien ne reste immobile si ce n’est la disparition à nos yeux. Le langage s’offre des métaphores quand il ne trouve pas le mot juste. Le langage est alors dévié de sa fonction et devient le pinceau du peintre qui rend sa vision du monde réel transposée sur une toile.
J’en veux, ce matin, au juge américain qui, en le livrant à la foule des chasseurs d’images qui attendaient devant le commissariat de Harlem, a fait semblant de penser qu’il était un justiciable comme un autre.
Je vous en veux, vous le pourfendeur de l’injustice, de votre douleur aveuglée par l’amitié de suggérer de traiter différemment votre ami. Souhait louable mais injuste. Vous ne souhaitez pas vous immiscer dans la tête d’autrui, et vous prêter de mauvaises pensées au juge dans son jugement sur la qualité ordinaire du prévenu.
J’en veux à un système judiciaire que l’on appelle pudiquement « accusatoire » pour dire que n’importe quel quidam peut venir accuser n’importe quel autre de n’importe quel crime – ce sera à l’accusé de démontrer que l’accusation était mensongère, sans fondement.
J’en veux également à ce système et une marque de votre soutien serait la publication d’un manifeste contre cette pratique, manifeste qui serait cosigné par des hommes de qualité, et connus !
J’en veux à cette presse tabloïd new-yorkaise, honte de la profession, qui, sans la moindre précaution, avant d’avoir procédé à la moindre vérification, a dépeint Dominique Strauss-Kahn comme un malade, un pervers, presque un serial killer, un gibier de psychiatrie.
Je leur en veux aussi au nom de cette présomption d’innocence dans un cas de parole contre parole pour un événement en huis clos. Les « chiens spectateurs »se repaissent de cela et les profits s’engrangent d’autant plus facilement quand l’événement a des acteurs célèbres.
J’en veux, en France, à tous ceux qui se sont jetés sur l’occasion pour régler leurs comptes ou faire avancer leurs petites affaires.
Je leur en veux également, ce qui prouve que l’être humain a des ressources de méchanceté insondables.
J’en veux aux commentateurs, politologues et autres seconds couteaux d’une classe politique exaltée par sa divine surprise qui, sans décence, ont, tout de suite, dès la première seconde, bavé leur de Profundis en commençant de parler de « redistribution des cartes », de « nouvelle donne » au sein de ceci et de cela, j’arrête, car cela donne la nausée.
Cent fois, mille fois vous avez raison. Là encore l’Homme croit voir sa survie du sommet du tas d’ordures qu’Il a amassés.
J’en veux, car il faut quand même en nommer un, au député Bernard Debré fustigeant, lui, carrément, un homme « peu recommandable » qui « se vautre dans le sexe » et se conduit, depuis longtemps, comme en « misérable ».
Le député Bernard Debré a probablement vomi une partie des semelles de sa frustration quelle qu’elle soit.
J’en veux à tous ceux qui accueillent avec complaisance le témoignage de cette autre jeune femme, française celle-là, qui prétend avoir été victime d’une tentative de viol du même genre ; qui s’est tue pendant huit ans ; mais qui, sentant l’aubaine, ressort son vieux dossier et vient le vendre sur les plateaux télé.
Je vous en veux de vous emballer courageusement pour votre amitié sur des chemins qui mènent à la dénégation de faits troublants évoqués depuis bien longtemps mais qui étaient restés sans suites judiciaires et à ce jour rien ne dit qu’ils seront évoqués devant une cour de justice française.
Et puis je suis consterné, bien sûr, par la portée politique de l’événement.
Je le suis aussi en tant que sympathisant d’une politique social. Ici encore je veux séparer le politique du particulier, le publique du privé.
La gauche qui, si Strauss-Kahn venait à s’éclipser, perdrait son champion.
Mon éternel question, moi qui vis avec les enfants de ma compagnes : faut-il accepter un comportement douteux au bénéfice des résultats ? Transposé à M. Strauss-Kahn, son comportement en privé n’a jamais rien enlevé à ses qualités d’homme politique et économiste reconnu.
La France dont il est, depuis tant d’années, l’un des serviteurs les plus dévoués et les plus compétents.
Je fais partie de ces gens qui n’aiment pas le mot nation, le mot pays, tout nom propre attribué un jour à une portion de territoire, et pourtant il nous faut nommer les choses. Mes remarques précédentes sont toujours valables sur la qualité de l’homme publique et le comportement de l’homme privé. Sa qualité et son défaut sont sa célébrité issue de sa position publique réussie grâce à ses compétences techniques.
Et puis l’Europe, pour ne pas dire le monde, qui lui doit d’avoir, depuis quatre ans, à la tête du FMI, contribué à éviter le pire.
Je suis entièrement d’accord.
Il y avait, d’un côté, les ultra libéraux purs et durs ; les partisans de plans de rigueur sans modulations ni nuances – et vous aviez, de l’autre, ceux qui, Dominique Strauss-Kahn en tête, avaient commencé de mettre en œuvre des règles du jeu moins clémentes aux puissants, plus favorables aux nations prolétaires et, au sein de celles-ci, aux plus fragiles et aux plus démunis.
Je suis entièrement d’accord avec vous sur les visions humanistes de M. Strauss-Kahn dans un monde économique et financier cruel. Son comportement aurait dû être exempt de tout reproche. On peut se poser la question du partitionnement d’une intelligence qui n’arrive pas à maîtriser l’expression de désirs qui ne sont pas partagés.
Son arrestation survient à quelques heures de la rencontre où il allait plaider, face à une chancelière allemande plus orthodoxe, la cause d’un pays, la Grèce, qu’il croyait pouvoir remettre en ordre sans, pour autant, le mettre à genoux. Sa défaite serait aussi celle de cette grande cause. Ce serait un désastre pour toute cette part de l’Europe et du monde que le FMI, sous sa houlette, et pour la première fois dans son histoire, n’entendait pas sacrifier aux intérêts supérieurs de la Finance. Et, là, pour le coup, ce serait un signe terrible.
Je suis entièrement d’accord avec vous. Sa personnalité, pour ne pas dire sa stature politique pouvait avoir raison des plus draconiens en matière de restriction budgétaire. Fallait-il attendre qu’il ait fini son travail pour le mettre en accusation ????
Bernard-Henri Lévy et la réponse de Michel Vanosmael
PS : A l’heure où je réponds, Dominique Strauss-Kahn a obtenu la liberté sous caution en attendant son probable procès.