Je ne sais plus qui aurait dit « celui qui ignore l’histoire est condamné à la revivre » mais il a probablement raison. J’y mettrais une formule plus chronique, « celui qui ignore l’histoire est condamné à la revivre rapidement ». Se souvenir, le devoir de mémoire, perpétuer le souvenir, sont des choses essentielles pour se construire, pour construire l’avenir de nos descendants. Se souvenir de notre enfance, des relations aux autres, à nos parents, se souvenir des voyages, se souvenir du goût des plats exotiques, se souvenir des caresses mais aussi se souvenir des souffrances et de la douleur, sont autant d’inscription que notre mémoire enregistre avec un subtil filtrage que nous mettons en place au fur et à mesure du ressenti des événements à classer. Cette mémoire là est constructive pour soi. La mémoire des gestes, précision et rapidité, donneront des aptitudes à réagir dans des circonstances particulières, comme les soins ou les secours. Cette mémoire est salvatrice et souvent altruiste. La scolarité nous entraîne dans la mémorisation culturelle, économique et savante. La mémoire de nos parents transmise par coutume, tradition ou conte est la mémoire communautaire, la mémoire à laquelle nous appartenons, en prise directe, par descendance. La poésie, les formules mathématiques, les dates historiques, entre autres font partie de ces trésors dans lesquels nous piocherons pour construire des relations aux autres ou encore aux développements des savoirs. L’Histoire, qui est presque une science de la mémoire, nous livre les étapes de la construction du monde, avec son bien et son mal. Et c’est là que les choses se corsent. L’Histoire doit déjà être enseignée. Sa valeur morale est bien souvent inscrite dans son écriture et sa lecture. Certains sont alors tentés d’en revoir la copie, les révisionnistes. Les exemples ne manquent pas. La plupart des génocides sont sujet à révision par les génocidaires. La première fois que j’ai vu « Nuit et Brouillard », j’avais 13 ans et j’en suis resté marqué toute ma vie. Mes parents et grands-parents avaient vécu la seconde guerre mondiale avec ses privations, ses restrictions et son inquiétante incertitude quotidienne. Mais ce film montrait de cette guerre un visage dont personne ne m’en avait vraiment parlé. Le second mari de ma mère arriva à la maison quand j’avais 15 ½ ans. Il emménagea avec papier, boîtes et malles. Le tout fut rangé au grenier. La curiosité m’amena à ouvrir une petite boîte métallique d’une marque de biscuit belge. Elle contenait un tas de rubans colorés à épingler et auxquels étaient suspendus des ornements métalliques. Des médailles. Une retint mon attention car elle me rappelait quelque chose. Elle était faite d’un ruban ligné verticalement de bleu et de blanc. En travers étaient incrustées sept étoiles. Dans la boîte étaient rangées également des photos où cet homme était représenté plus vieux et plus maigre que son père, le retour des camps. Il a très peu parlé de cette époque. Ce sont les livres et des bribes de mémoire qu’il livrait qui ont fait mon éducation sur ce qui s’était passé pendant la seconde guerre mondiale. Comment mettre en mémoire ce que les survivants ne vous livrent qu’au compte goutte, et comment mettre en mémoire ce que ceux qui ne sont pas revenus ont vécu ? L’apprentissage de l’Histoire. Ce n’est pas en consacrant une heure par quinzaine que l’on peut apprendre l’Histoire et la comprendre. Apprendre l’Histoire et réfléchir à des Unions économiques comme la nôtre ont contribué à ne pas répéter ces horreurs entre les anciens belligérants. Alors se charger du vécu de quelqu’un qui n’a jamais eu l’occasion de le raconter ?